Critique : À couteaux tirés (Knives Out) ! ⚔

“Le colonel moutarde, dans le salon avec le chandelier ?”

Pauvre Rian Johnson ! S’il ne s’était pas aventuré dans une galaxie très lointaine, le réalisateur de “Brick“, “Looper” ou d’excellents épisodes de “Breaking Bad” (“La Mouche“, c’était lui !) serait encore sur un petit nuage hollywoodien nourri par les applaudissements des spectateurs. Hélas, tout le reste de sa filmographie semble avoir depuis été balayé par ce fameux épisode VIII de “Star Wars” qui a tant divisé les fans de la saga. On ne reviendra pas dessus mais il est clair que Rian Johnson est devenu le bouc émissaire idéal des réfractaires à cette nouvelle trilogie, et il suffit de voir le déferlement de haine suscité par la simple évocation de son nom sur les réseaux sociaux pour comprendre à quel point la réputation du réalisateur est désormais associée à ces “Derniers Jedi” tant clivants. L’après-sabre lasers était une étape forcément attendue au tournant afin de réhabiliter Johnson dans les esprits, ce sera donc à cette partie de Cluedo grandeur nature de s’en charger. Et, bon sang, quelle partie pleine de surprises !

Bien loin de la lourdeur académique (et un brin égocentrique) du “Crime de l’Orient Express” de Kenneth Branagh ou de la récréation très oubliable “Murder Mystery” avec Adam Sandler, “À Couteaux Tirés” redonne enfin ses lettres de noblesse au genre du “whodunnit” rétro et a de très fortes chances de devenir la référence en la matière de ces dernières années ! Tout commence bien évidemment par un meurtre, celui de Harlem Thrombey (Christopher Plummer), auteur richissime et célèbre de romans policiers. Alors que la mort du vieil homme laisse penser à un suicide, le non moins renommé détective privé Benoit Blanc (Daniel Craig) s’associe aux enquêteurs de l’affaire dans le but d’interroger les membres de la famille du défunt à la veille de la lecture de son testament… Manoir isolé dans la brume, un héritage faramineux, une liste de potentiels suspects qui ne cesse de s’allonger, un détective malin comme un “Poirot” de compétition… N’en jetez plus, Agatha Christie ferait un triple axel de bonheur devant une telle proposition ! D’autant plus que “À Couteaux Tirés” repose sur un scénario 100% original de Johnson qui va à la fois offrir une intrigue savamment élaborée de ses prémices à son dénouement et prendre un malin plaisir à déjouer les attentes des spectateurs les plus rompus à ce genre d’histoire.

En effet, citons juste pour exemple sa série d’interrogatoires introductive (dont il émane déjà un ton grinçant qui ne faiblira pour ainsi dire jamais) : en toute logique, le film aurait dû d’abord nous mettre dans la peau du détective pour nous laisser juges de la véracité des témoignages, mais non, à la place, nous voilà immédiatement dans la tête des différents suspects à découvrir leurs plus viles faces cachées pouvant conduire à la culpabilité de chacun. Ce ne sera que le hors-d’œuvre de la malice constante d’un long-métrage s’amusant à nous balader entre la vérité et les faux-semblants avec une dextérité absolument irrésistible. Bien entendu, la galerie de personnalités hautes en couleur s’entredéchirant sur la dépouille de leur aïeul et la distribution impressionnante d’acteurs pour les mettre en valeur ne seront pas étrangères à sa réussite (mention spéciale à la jolie Ana de Armas à la hauteur de ce qui est probablement son meilleur rôle).

Et, comme emporté par une sorte d’assurance justifiée par la qualité de l’ensemble, Rian Johnson se permettra même au passage de dresser un portrait au vitriol très pertinent du milieu bourgeois américain où, à travers l’égoïsme opportuniste de chacun, se fera sentir les visions irréconciliables de toute une société. Peut-être que “À couteaux tirés” aurait gagné à être raboté de quelques longueurs, notamment sur son final un brin trop démonstratif en explications (le film n’est jamais meilleur que lorsqu’il fait appel à la mémoire du spectateur, comme son joli dernier mini-twist), mais ce n’est bien là que le seul point noir à relever dans une œuvre parfaitement maîtresse de ses multiples rebondissements et dans son habilité à les agencer pour maximiser l’effet de surprise. Gageons qu’une proposition aussi solide et aboutie réhabilitera Rian Johnson auprès des plus déçus de son fait d’armes précédent, le bonhomme a incontestablement du talent et “À couteaux tirés” en est la meilleure preuve.

Kevin Boin

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